Le festival GAYAR a eu lieu du 27 au 29 Septembre au parc du Colosse à Saint-André. Un ronkozé (colloque) sur la batarsité a eu lieu le Samedi 28 Septembre en compagnie de Danyèl Waro, Geneviève Payet, Paul Mazaka, José Macarty, Ari Gauthier, Thierry Laude. Les échanges étaient menés par Patrick Singaïny. Le texte qui suit est celui de l'intervention de Thierry Laude.
La batarsité comme expérience d’une tragédie et d’une espérance
Bonjour à tous. Je voudrais pour commencer vous parler d’un animal très étrange et très rare. Son nom lui-même est étrange : il s’agit de l’ornithorynque.
L’ornithorynque a un bec de canard, une queue de castor, des pattes de loutre, une sorte de fourrure. C’est un mammifère qui pond des œufs, il est semi-aquatique, semi-terrestre et il a même un venin sur les pattes postérieures ! Lorsqu’il a été décrit pour la première fois, les biologistes ont cru à un canular. Lorsqu’un cadavre a été ramené en Angleterre, le biologiste qui l’a étudié a cherché les traces de couture car il croyait qu’un taxidermiste chinois l’avait fabriqué de toutes pièces.
Les biologistes ont toujours voulu classer les animaux. Ils établissent ce qu’on appelle des taxinomies, c’est-à-dire des tableaux dans lesquels on va classer chaque espèce. Le plus souvent, les espèces rentrent sagement dans une case. L’ornithorynque ne rentre pas aisément dans une case. Il chevauche plusieurs espèces. Il pose un problème aux logiciens et aux taxinomistes.
Si l’ornithorynque avait une conscience comme nous, il aurait probablement ressenti cette expérience de la batarsité. Comme nous avons une conscience et que nous sommes un peu des ornithorynques, nous pouvons comprendre son expérience et cette expérience, c’est la batarsité. Le réunionnais est un ornithorynque. Nous sommes des ornithorynques conscients. Comme l’ornithorynque, le Réunionnais n’est pas facile à classer : on sait quelles sont les grandes composantes de cette batarsité : kaf, malbar, chinois, zarab, etc.
Qu’est-ce que c’est que la batarsité ? La batarsité, Le mot lui-même est difficile à définir. Définir, c’est en finir avec quelque chose. Mais on ne peut en finir avec la batarsité. C’est pour cela qu’on ne peut pas traduire la batarsité par la bâtardise. La bâtardise se définit comme le fait d’être un bâtard. Le bâtard est d’abord l’enfant né hors mariage. On retrouve une idée d’inclassabilité : le bâtard n’appartient pas totalement à sa propre famille. Dans le dictionnaire d’Émile Littré du 19ème siècle (c’est un dictionnaire étymologique), le bâtard est « le dégénéré de l’espèce à laquelle il appartient ». C’est-à-dire que le chien bâtard par exemple, croisé, est considéré comme inférieur parce qu’il n’est ni pleinement une espèce ni pleinement une autre. Il est comme un demi-chien. Encore une fois nous retrouvons l’idée d’inclassabilité. L’ornithorynque n’est pas loin.
La batarsité, c’est autre chose. La batardise désigne une négation, utilise le mot batard comme une injure. Or la batarsité est une injure retournée. La batarsité est le retournement d’une injure, comme la négritude chez Aimé Césaire, voire de contournement comme on le trouve dans « être et ne pas être » de José Macarty, en tant qu’il consiste à ne pas affronter frontalement l’ennemi pour le prendre à revers. Le retournement consiste à dire que ce qu’on me reproche, c’est ce avec quoi je vais répliquer. La faiblesse dont on m’accuse, c’est la force que je revendique. C’est pourquoi le mot créole « batar », qu’on trouve dans la chanson de Daniel Waro ne peut pas être traduit par « bâtard » en Français. « Bâtard » en Français c’est une injure et « batar » en créole c’est une injure retournée.
Mais si la batarsité n’est pas la batardise, qu’est-ce que c’est ? La batarsité ce n’est pas un concept, c’est une expérience. Qu’elle est l’expérience de la batarsité ? C’est l’expérience d’une tragédie et d’une espérance.
La batarsité est d’abord l’expérience d’une tragédie. Une tragédie, c’est l’ombre de la douleur du passé sur le présent. La batarsité est l’expérience d’être construit sur des histoires sans récits, des terres sans paysages, des fantômes sans noms.
Nous pouvons chercher dans notre arbre généalogique les noms des ancêtres, mais plus nous avançons, et très vite, les ancêtres plongent dans l’obscurité, dans l’ombre, jusqu’à la grande ombre de leur déportation, de leur voyage forcé pour arriver dans notre île. Ce qu’ils ont abandonné là-bas est perdu pour nous. Nous pouvons retrouver dans les livres d’histoire le récit global du peuplement de l’île mais les récits individuels, les douleurs singulières des personnes ont disparu avec elles. La batarsité comme expérience d’une tragédie c’est l’echo des mille tragédies vécues par les ancêtres dont nous savons les grandes lignes mais pas le détail. Mais nous devinons dans le silence d’aujourd’hui les cris, les hurlements d’hier. Ce cri se répercute dans le maloya. Le but du maloya, sa mission sacrée, est peut-être de nous empêcher de devenir les enfants silencieux des ancêtres qui ont crié.
Nous ne pouvons plus retrouver en elles le rapport à leur terre natale. Ceci fait que notre terre natale, La Réunion, est une terre qui cache d’autres terres, à Madagascar, en Inde (la côte de Malabar), en Afrique, aux Comores, en France aussi, en Bretagne, que nos yeux ne verront peut-être jamais. Mais ce que nos yeux verront n’est pas ce que leurs yeux ont vu.
Enfin je parle de fantômes sans noms parce que les noms de nos ancêtres ont été changés, modifiés. Ils ont été renommés, dénommés, au sens négatif du terme. Dé-nommer, c’est retirer le nom pour en donner un autre. Je fais référence ici au travail de Geneviève Payet (nom et filiation à la Réunion) qui montre comment on va enlever un nom pour le remplacer par un autre, qu’on va tirer de la Bible (mathusalem, nabuchodonosor), de la mythologie (Jupiter, Artémise, Tantale), des récits populaires, de la fantaisie (cocotier, dimanche, bataille, lendormy, sans chagrin). Dénommer est une violence. Si on retire son nom à quelqu’un pour lui en donner un autre, on change son identité.
Mais la batarsité est l’expérience d’une tragédie, elle est aussi l’expérience d’une espérance. Si la batarsité implique une douleur, et une ignorance, elle implique aussi deux éléments.
Le premier élément qui fait de la batarsité une expérience positive et unique c’est l’intuition que les anciens ont fait des sacrifices pour nous, se sont battus pour nous, et nous poussent encore à nous battre. C’est l’intuition d’un progrès payé par des sacrifices. Avant nous, il y a je dirais une galerie, comme les galeries de visages, de portraits qu’on voit dans les musées. Cette galerie va de plus en plus vers l’obscurité qui est l’obscurité du passé. Et de ces visages, nous connaissons les premiers, nos granmouns, mais arrive le moment où nous ne reconnaissons plus les visages, où nous ne voyons même plus les visages. Ce sont nos ancêtres, de tous les horizons. Expérience d’une histoire sans récit, de pays sans paysages et de fantômes sans noms. Mais ces fantômes sans noms se sont sacrifiés pour nous, dans cent, mille combats pour la liberté, et nous aujourd’hui, il nous faut être à la fois reconnaissants et responsables. Parce que nous aussi entrerons dans l’obscurité, mais avant il nous faudra transmettre la lumière que nous avons reçu. Il faut reprendre le flambeau et transmettre le flambeau.
Le deuxième élément, c’est celui du mélange des cultures. Et le mélange des cultures, c’est une alchimie. Et le propre de l’alchimie, c’est de produire des résultats inattendus. Ces fantômes dont nous sommes les enfants viennent de tous les endroits de la terre, de toutes les cultures. Ces cultures, qui sont en conflit ailleurs, ont trouvé ici une façon de s’accorder. Mais toutes ces cultures se rencontrent et on peut espérer que dans leur mélange, quelque chose de nouveau naisse, qui n’est pas né ailleurs, qui ne peut naître ailleurs. La Réunion est une singularité qui doit accoucher de la singularité.
De la batarsité doit surgir quelque chose. Il peut surgir de la musique, de la poésie, de l’art, de la science, et il peut en surgir aussi de la philosophie. Le maloya pendant longtemps a été considérée comme une musique bâtarde.
De la batarsité doit aussi surgir de la philosophie, quitte à ce que ce soit une philosophie bâtarde, quitte à ce que nous soyons des philosophes bâtards.